Plan de Trump pour Gaza : « pas totalement réaliste, mais pas totalement exclu »

La proposition du président américain de déplacer de force des centaines de milliers de Palestiniens hors de Gaza, où il souhaite créer la « Riviera du Moyen-Orient », se heurte à des obstacles majeurs soulignés mercredi par plusieurs experts. Selon eux, toutefois, les propos de Donald Trump doivent être pris au sérieux et inciter la communauté internationale à hausser le ton.

Le président Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d'une conférence de presse, à la Maison Blanche, à Washington le 4 février 2025.
Le président Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse, à la Maison Blanche, à Washington le 4 février 2025. © Alex Brandon, AP

Une « déclaration surprenante », mais qu’il faut tout de même « prendre au sérieux », estiment les observateurs, mercredi 5 février. Certes, les projets évoqués par Donald Trump concernant une éventuelle prise de contrôle de Gaza par les États-Unis et un déplacement des habitants palestiniens, relèvent pour l’heure d’un fantasme assez irréalisable, tant ils soulèvent une avalanche d’oppositions.

Mais ces propos rappellent d’autres idées lancées par le président américain, comme celles d’annexer le canal de Panama et le Groenland, faire du Canada le 51e État américain, ou encore d’envoyer les « criminels endurcis » américains au Salvador. Et comme les autres, sa proposition bute sur une multitude d’obstacles.

Cependant, pour les experts, de telles déclarations ne sont pas anodines et méritent que la communauté internationale hausse le ton pour s’opposer à des propos largement considérés comme une violation du droit international.

1er obstacle : l’enracinement palestinien à Gaza

Le projet de Donald Trump fait peu de cas de l’attachement des Palestiniens à leur terre, dont a pourtant témoigné le retour vers le nord de la bande de Gaza, dès après le cessez-le-feu, d’un demi-million de déplacés par la guerre entre Israël et le Hamas.

« Nous ne devons pas négliger le fait que le peuple palestinien a été déplacé de force à de nombreuses reprises, mais que cette terre continue d’être la sienne et qu’il continue d’y vivre », affirme mercredi sur France 24 Dalal Iriqat, vice-présidente pour les relations internationales et professeure adjointe à l’Arab American University. « Au cours des 15 derniers mois, en dépit de toutes les tentatives de génocide de la part des forces d’occupation militaires israéliennes, le peuple palestinien n’est pas parti, il est resté sur sa terre. »

Israël a rejeté à plusieurs reprises les accusations de « génocide » formulées à son encontre par des pays, comme l’Afrique du Sud, ou des ONG comme Amnesty international.

L’ambassadeur palestinien aux Nations unies, Riyad Mansour, l’a quant à lui martelé mardi : « Notre patrie est notre patrie. » Et de prendre Donald Trump à son propre piège : « Laissez [les Palestiniens] retourner dans leurs foyers d’origine en Israël, il y a de beaux endroits là-bas. »

2ème obstacle : le droit international

En se prononçant en ces termes, Donald Trump brise des tabous du droit international hérité de l’après-guerre, dont Washington s’était fait le chantre – au moins dans le discours.

« Cette déclaration reflète un état d’esprit néocolonialiste qui cherche à imposer une nouvelle réalité à d’autres pays par la force, en violation du droit international », explique Dalal Iriqat. « Exactement comme Donald Trump l’avait déjà fait lors de son premier mandat, lorsqu’il a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël [en 2017, NDLR], ou encore avec la reconnaissance du Golan [plateau syrien annexé par Israël, NDLR] comme faisant partie intégrante » de l’État hébreu, en 2019.

« Sa vision constitue une incitation aux crimes, ou aux déplacements forcés contre le peuple palestinien », poursuit l’universitaire palestinienne, qui dénonce aussi une « punition collective ». Des qualifications juridiques qui sont, rappelle-t-elle, « toutes classées dans la catégorie des crimes de guerre dans le droit international ».

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La plupart des experts réagissant aux déclarations du président américain soulignent toutefois l’absurdité de tels propos en termes de droit.

Washington ne pourrait prendre le contrôle de Gaza qu’avec le consentement d’Israël, qui « ne peut pas céder Gaza aux États-Unis », note Tamer Morris, spécialiste de droit international à l’Université de Sydney, en Australie.

Même l’Autorité palestinienne « ne peut pas donner ce consentement au nom d’un peuple », qui a « le droit de disposer » de lui-même, ajoute-t-il sur le site The Conversation.

Mais le discours en lui-même est selon lui dangereux. « La manière désinvolte dont Trump discute de choses telles que la prise de contrôle d’un territoire, et le déplacement d’une population, donne l’impression que ces règles peuvent facilement être enfreintes. »

Or, l’ONU l’a rappelé mercredi : le droit international prohibe tout transfert forcé ou expulsion de population d’un territoire occupé.

Aussi, sur France 24, Dalal Iriqat demande à la communauté internationale « de passer de la rhétorique à l’action ».

« Le moment est venu de passer de la rhétorique à l’action », poursuit-elle. « Il faut rappeler à Trump que la première victime de l’instabilité dans la région est le peuple palestinien, et que ce peuple a des droits. Et que c’est pour cela qu’il [Trump] n’aura pas de rivieira à Gaza. »

3ème obstacle : l’opposition des pays arabes

Contrairement à ce qu’affirme Donald Trump, les États arabes s’opposent au projet. L’Égypte, la Jordanie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar ont rejeté samedi toute « atteinte aux droits inaliénables » des Palestiniens.

La Ligue arabe a dénoncé de son côté une « violation du droit international » et de « recette pour l’instabilité ». Bien que « confiant dans le désir des États-Unis et de son président de parvenir à une paix juste dans la région », le secrétariat de la Ligue a souligné que sa proposition invite « au déplacement des Palestiniens, ce qui est rejeté tant par les Arabes qu’au niveau international ».

Cependant, « on peut s’attendre à ce que Trump utilise un certain nombre de leviers de pression, notamment financiers », analyse Myriam Benraad, professeure en relations internationales à l’Université internationale de Schiller, évoquant notamment l’Égypte, qui « dépend d’un certain nombre d’aides américaines pour sa propre survie ».

Aussi, estime l’universitaire, si le plan annoncé par Donald Trump n’est « pas totalement réaliste », il n’est toutefois « pas totalement exclu, compte tenu du virage que veut prendre cette administration ».

Une levée de boucliers est également prévisible au sein des opinions publiques. « Attendez-vous à ce que les réactions passent de la confusion à l’indignation, y compris avec des manifestations à travers le Moyen-Orient et au-delà dans les prochains jours », avertit Emily Harding, du think-tank CSIS, à Washington.

« Il anéantit la solution à deux États », déplore sur France 24 Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. « Quand il parle de ‘vider’ Gaza et de créer une rivieira, une Côte d’Azur… Mais enfin, ce n’est pas Miami ! », s’insurge le chercheur, qui estime que « dire que Gaza doit vider sa population, c’est annuler Gaza de la carte ».

Pour le spécialiste, il n’existe qu’une seule solution au problème actuel : revenir à des élections intrapalestiniennes. « Je ne vois pas pourquoi Trump dicte sa position aux Palestiniens. Tout le drame depuis 1948, c’est qu’on a toujours décidé à la place des Palestiniens. »

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4e obstacle : les promesses de Trump et l’histoire américaine 

Le projet de Donald Trump supposerait d’envoyer des soldats américains à Gaza. Une première entorse à ses promesses de campagne.

Selon Hasni Abidi, les déclarations polémiques de Trump sont largement inspirées de « celles de son gendre, Jared Kushner, quand il était en charge du Moyen-Orient [sous la précédente administration Trump], il avait dit qu’il fallait ‘nettoyer’ la bande de Gaza et créer un espace prospère ».

Il y a un an, invité pour une intervention à l’Université de Harvard, Jared Kushner avait une fois de plus ulcéré l’opinion publique en évoquant le potentiel « très précieux » de la bande de Gaza, et notamment les « propriétés en bord de mer » qui pourraient être développées une fois la population transférée ailleurs.

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